Souveraineté numérique : la coupure des modèles Anthropic sonne l’alarme en Europe

Depuis le 12 juin 2026, le « kill switch » n’est plus une hypothèse. Les utilisateurs européens des modèles « Fable 5 » et « Mythos 5 » d’Anthropic ont découvert, sans préavis, qu’ils n’y avaient plus accès. Le gouvernement américain venait d’activer ce que les spécialistes nomment le « kill switch » — la coupure unilatérale et immédiate d’un service numérique —, invoquant des motifs de sécurité nationale. Le Conseil de l’IA et du numérique (CIANum), dans une note publiée courant juin 2026, qualifie l’événement d' »étape supplémentaire, significative et inédite vers la généralisation pratique de ce risque ». Ce n’est pas la première fois qu’une telle décision est prise : en 2019, Adobe avait suspendu ses services au Venezuela sur injonction de l’administration Trump, et le juge français de la Cour pénale internationale Nicolas Guillou, placé sous sanctions américaines depuis 2025, s’est lui aussi vu couper l’accès aux outils numériques américains. Mais la mise hors de portée de modèles d’IA parmi les plus avancés du monde marque un tournant. « La menace sur l’autonomie numérique européenne n’est plus une hypothèse, elle est devenue une réalité tangible », écrit le CIANum.
Une arme dans la guerre technologique sino-américaine
Pour comprendre la décision américaine, le Conseil invite à la replacer dans le contexte de la compétition technologique entre Washington et Pékin. En visant les utilisateurs non américains, la mesure prolonge la stratégie d’endiguement jusqu’ici incarnée par les restrictions à l’exportation des puces Nvidia. Elle vise aussi à prévenir un nouveau « moment DeepSeek », en référence à la publication, en janvier 2025, d’un modèle chinois open source aux performances comparables aux meilleurs modèles américains, obtenues notamment grâce à la technique de distillation, qui consiste à transférer les connaissances d’un grand modèle vers un modèle plus léger.
Dès son lancement, Fable 5 intégrait d’ailleurs des garde-fous automatiques contre ce type de scénario.
Le CIANum pointe également une convergence entre les conceptions américaine et chinoise de la souveraineté numérique : l’Executive Order américain du 2 juin 2026, qui impose aux entreprises de fournir au gouvernement un accès anticipé de trente jours à leurs derniers modèles avant déploiement public, rappelle étrangement le contrôle étatique que Washington reproche précisément à Pékin. Cette évolution alimente par ailleurs la thèse d’un basculement de paradigme : d’une IA présentée comme une commodité accessible à tous, on glisserait vers une IA de rareté, réservée à quelques acteurs dominants — avec des conséquences « particulièrement néfastes » pour les puissances moyennes, dont l’Europe.
Quatre chantiers urgents selon le CIANum
La note du CIANum identifie donc quatre leviers d’action sur l’ensemble de la chaîne de valeur.
– Sur les politiques publiques, elle plaide pour que l’ambition côté demande rattrape celle déployée côté offre, en développant une préférence européenne dans la commande publique, des mesures de « market shaping » à l’échelle de l’UE et une meilleure articulation entre acteurs publics et privés.
– Sur les infrastructures de calcul, le Conseil alerte sur un risque de captation. Si les investissements massifs en centres de données et AI factories en France constituent un signal positif, leur puissance de calcul doit effectivement bénéficier aux acteurs européens, et non principalement aux géants américains qui s’y installeraient.
– Sur les compétences, le CIANum signale une opportunité à saisir. Les restrictions imposées par l’administration Trump affectent directement de nombreux développeurs étrangers travaillant dans la Silicon Valley, qui pourraient être attirés par des laboratoires européens. Mais la France accuse un retard croissant, et seuls de rares acteurs comme Mistral ou AMI Labs offrent la possibilité de travailler à la frontière de l’IA sur le territoire national.
– Enfin, sur le développement des modèles eux-mêmes, le Conseil met en garde contre la tentation de se concentrer sur la seule couche applicative en s’appuyant sur des modèles de fondation américains ou chinois : la coupure d’accès à Mythos, modèle spécialisé en cybersécurité, illustre ce que cette dépendance peut coûter. La France et l’Europe doivent se doter de « capacités propres en recherche sur l’IA de frontière », en allouant notamment une part des puissances de calcul des AI factories européennes (comme Alice Recoque en France ou Jupiter en Allemagne) à cet objectif stratégique, estime le CIANum.
La riposte franco-allemande : position commune et forum bilatéralC’est dans ce contexte que la France et l’Allemagne ont annoncé deux initiatives destinées à accélérer la construction d’une autonomie numérique européenne. Dans un communiqué du 17 juin 2026, les deux pays ont publié un document commun sur la souveraineté numérique, élaboré par une Taskforce réunissant des experts du ministère fédéral de la Numérisation et de la Modernisation de l’État (BMDS), de la Chancellerie fédérale et du ministère français de l’Intelligence artificielle et du Numérique. Ce texte, adressé à la Commission européenne et aux autres États membres, propose une définition articulée autour de six dimensions, chacune assortie de catalogues de critères. Il entend nourrir les travaux européens sur le « EU Tech Sovereignty Package », notamment le Cloud and AI Development Act (Cada), en cours d’élaboration à Bruxelles. Les deux gouvernements ont aussi annoncé la relance du Forum franco-allemand pour l’avenir, une plateforme de dialogue structuré entre les écosystèmes privés français et allemands. Ses premières missions concrètes sont l’élaboration d’un catalogue commun de solutions numériques souveraines et la création d’un cadre d’évaluation des dépendances numériques critiques de l’Europe. La ministre déléguée chargée de l’IA et du numérique, Anne Le Hénanff, a cité le partenariat entre SAP et Mistral AI comme première illustration d’une IA européenne souveraine qui peut répondre aux besoins des administrations et des entreprises. |
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