Municipales 2026 : côté électeurs et candidats, pour la première fois, l’IA s’est invitée dans le débat électoral local

Les élections municipales des 15 et 22 mars 2026 constituent, selon le chercheur postdoctoral Antoine Marie (Cevipof) qui présente une note publiée début mai 2026, « la première élection locale française dans laquelle l’IA générative s’est massivement imposée dans les pratiques de campagne ».
Du côté des électeurs, selon l’enquête publiée par Terra Nova le 18 mai 2026 (échantillon de 4.145 personnes inscrites sur les listes électorales dans les communes de 3.500 habitants et plus), 11 % des Français déclarent avoir utilisé un outil d’IA générative (de type ChatGPT) pour s’informer sur la campagne dans leur commune. C’est la dernière source citée, loin derrière les tracts (59%), les professions de foi (57%), le bouche-à-oreille (47%) ou encore les réseaux sociaux (32%). Chez les 18-24 ans, la proportion monte à 22%, mais l’IA reste là aussi le dernier recours d’information.
Plus significatif encore : 16% des répondants indiquent avoir utilisé l’IA non plus seulement pour s’informer, mais pour « affiner leur choix électoral« . Ce chiffre, analysé par Jean-Daniel Lévy (directeur du département Politique & Opinion de Toluna France) dans sa note pour Terra Nova, se décompose en trois postures :
– 7% ont été confortés dans un choix déjà arrêté ;
– 5% ont changé d’avis ;
– 4% ont été aidés à trancher une indécision réelle.
« L’IA a franchi le seuil de la marginalité expérimentale », conclut Jean-Daniel Lévy. Elle n’est plus réservée à quelques technophiles, mais commence à s’inscrire dans les pratiques ordinaires d’une part identifiable de l’électorat.
Un phénomène plus urbain que rural
Fait contre-intuitif relevé par Terra Nova : ce sont les catégories socioprofessionnelles défavorisées (PCS-) qui ont davantage recouru à l’IA pour trancher leur vote (24%) que les CSP+ (17%), de même que les électeurs aux revenus les plus modestes (28% pour les moins de 1.000 euros par mois, contre 16% en moyenne). L’IA semble ainsi remplir, pour certains électeurs plus éloignés de la politique, une fonction de médiation et d’orientation que ne remplissaient plus les canaux traditionnels. Le phénomène est également plus urbain que rural : dans les grandes agglomérations, où les listes sont nombreuses et les candidats peu connus personnellement, l’outil d’IA joue un rôle d’aide à la décision que la relation directe élu-habitant remplace dans les petites communes.
Des usages légitimes… et des dérives
Du côté des candidats, les usages de l’IA générative se sont organisés selon une logique d’abord pragmatique. Le Cevipof recense trois grandes catégories d’usages, plutôt légitimes.
– En premier lieu, la consultation de grands modèles de langage (LLMs) – ChatGPT, Gemini, Claude, Le Chat de Mistral – pour alimenter des programmes politiques.
– En deuxième lieu, la génération d’affiches et de visuels : à Grenoble, le candidat Hervé Gerbi (Horizons) a produit son affiche entièrement par IA, en mentionnant explicitement son origine synthétique ; à Reims, Stéphane Lang a opté pour des visuels animés moins coûteux.
– En troisième lieu, des chatbots programmatiques : aux Mureaux, le candidat Damien Vignier a proposé « IA-smine », un agent conversationnel répondant aux questions des électeurs sur son programme vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Ces usages partagent une caractéristique commune : ils visent l’efficacité communicationnelle, pas la tromperie, et contribuent à démocratiser l’accès aux outils de campagne pour les petites listes aux ressources limitées. Sur le plan juridique, le code électoral reste muet sur l’IA. Le Conseil d’État a confirmé en octobre 2025 que l’usage de l’IA pour produire des professions de foi était sans incidence sur la régularité électorale.
Mais la campagne a aussi été le théâtre de dérives avérées. À Guéret (Creuse), la maire sortante Marie-Françoise Fournier a déposé plainte après la diffusion anonyme sur les réseaux sociaux d’images générées par IA la mettant faussement en scène dans un contexte d’enrichissement personnel. À Strasbourg, la tête de liste RN Virginie Joron a publié sur TikTok de fausses images IA pour dénoncer la saleté de la ville, avant de parler « d’images améliorées ». À Paris, Sarah Knafo (Reconquête) a diffusé une vidéo de scène d’agression fictive générée par IA pour illustrer son discours sur l’insécurité, accompagnée de la mention trompeuse : « Ce n’est pas une fiction, c’est la réalité ».
« Test » avant la présidentielle de 2027
La menace la plus sérieuse documentée par le Cevipof n’est pourtant pas là. Elle réside dans l’astroturfing – la fabrication artificielle de mouvements d’opinion – et dans les ingérences étrangères. À Toulouse, le candidat de gauche François Piquemal et, à Marseille, Sébastien Delogu (LFI) ont été ciblés par des campagnes de dénigrement pilotées par des bots sur Facebook et X. À Paris, le candidat Renaissance-Horizons Pierre-Yves Bournazel a été victime d’une opération d’ingérence attribuée au réseau russe Storm-1516, documentée par Viginum début mars 2026 : un faux site usurpait l’identité visuelle de sa campagne pour diffuser qu’il prévoyait de transformer le centre Pompidou en centre d’accueil pour migrants. Les autorités considèrent ces municipales comme un « test » avant la présidentielle de 2027, où ces tentatives seront vraisemblablement intensifiées.
Ce que la recherche dit de l’impact réel
Face à ces constats, le Cevipof appelle à éviter deux écueils : la minimisation des risques et le catastrophisme. Les données scientifiques disponibles sur la persuasion politique de masse invitent en effet à la nuance. Les messages statiques – publicités, affiches, posts – produisent des effets persuasifs moyens limités à quelques points de pourcentage, et généralement éphémères. La recherche montre que la désinformation est autant un problème de demande que d’offre : l’essentiel des partages de fausses informations est concentré sur un petit nombre de « superspreaders », plus polarisés et moins confiants dans les institutions que la moyenne. Augmenter l’offre de désinformation n’augmente pas mécaniquement la consommation.
L’étude du Cevipof souligne une dimension souvent négligée : les LLMs peuvent aussi améliorer la qualité de l’information politique accessible aux citoyens. Selon des sondages Ipsos BVA, 68% des Français avaient recours à l’IA générative pour effectuer des recherches en janvier 2026, contre 20% en 2024. Près d’1 Français sur 2 envisage de l’utiliser pour se renseigner sur la politique. Or, contrairement aux algorithmes des réseaux sociaux, les grands modèles de langage sont paramétrés pour présenter l’éventail des positions sur les questions controversées, et isoler les interprétations idéologiques des faits établis.
La note Terra Nova formule une hypothèse structurante pour la suite : si, aux municipales, l’IA a surtout agi comme outil de confirmation plus que de conversion, son poids à la présidentielle de 2027 – où l’offre politique est plus lisible, la personnalisation plus forte et les données comparatives plus abondantes – pourrait être nettement plus déterminant. « À la présidentielle, quelques points de pourcentage peuvent décider de la configuration du second tour, voire du vainqueur », écrit Jean-Daniel Lévy. La question clé ne sera pas le recours à l’IA, conclut-il, « mais qui la conçoit, comment est hiérarchisée l’information et avec quels garde-fous ».
Les enseignements à tirer de ces deux études pour les collectivités
Pour les collectivités et les professionnels territoriaux, on retiendra quelques enseignements à tirer de ces deux études.
Sur la régulation : les usages légitimes de l’IA en campagne ne posent pas de problème démocratique majeur s’ils sont signalés comme tels. L’enjeu est d’imposer la transparence, non l’interdiction générale. L’AI Act européen, applicable en août 2026, rendra obligatoire le marquage des contenus générés par IA.
Sur la vigilance : les efforts de surveillance devraient prioritairement cibler l’astroturfing et les opérations coordonnées d’ingérence, plus que les deepfakes visuels qui captent l’attention médiatique sans en être la menace principale.
Sur la crédibilité : à mesure que le soupçon envers les contenus synthétiques se généralise, la lisibilité et l’authenticité des communications publiques locales deviennent un actif démocratique à protéger activement. La question de l’usage supervisé ou non de l’IA dans la production des contenus institutionnels mérite d’être posée explicitement.
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